Trois pays, un même objectif : ce que Madagascar, le Sénégal et le Maroc nous apprennent sur le financement de la biodiversité

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La perte de biodiversité est un défi mondial, mais chaque pays aborde le financement de la biodiversité à partir d’un contexte différent. Certains mettent déjà en œuvre des solutions de financement innovantes, tandis que d’autres construisent les politiques, les institutions et les partenariats nécessaires pour mobiliser davantage d’investissements en faveur de la nature. Malgré ces différences, leurs expériences révèlent des défis et des opportunités remarquablement similaires.

Lors du Dialogue régional africain de BIOFIN organisé à Nairobi, Pierre Lanfranco, Spécialiste en finance environnementale pour la région Afrique au sein de l’Initiative pour la finance de la biodiversité du PNUD (BIOFIN), a réuni des représentants de Madagascar, du Sénégal et du Maroc afin d’échanger sur leurs expériences en matière de financement de la biodiversité. Cette discussion a mis en lumière la manière dont des pays se trouvant à différentes étapes de la méthodologie BIOFIN transforment les analyses en actions concrètes, tout en préparant la prochaine étape du financement de la biodiversité à l’approche de la COP17 de la Convention sur la diversité biologique.

Trois pays, trois étapes d’un même parcours

Bien que Madagascar, le Sénégal et le Maroc poursuivent un objectif commun –  combler l’écart de financement pour la biodiversité  – chacun illustre une étape différente du processus BIOFIN.

Madagascar, qui a rejoint BIOFIN en 2018, est déjà passé à la phase de mise en œuvre. Le pays déploie plusieurs solutions de financement, notamment la budgétisation axée sur les résultats pour le ministère de l’Environnement, le développement de mécanismes de financement des aires protégées, la réforme des redevances forestières ainsi que des initiatives visant à renforcer la divulgation d’informations financières liées à la nature pour le secteur privé et le secteur financier. Le pays élabore également des stratégies de financement durable pour l’économie bleue, reflétant l’importance de son patrimoine marin.

Le Sénégal, quant à lui, construit rapidement les fondations de son architecture de financement de la biodiversité. Après avoir récemment rejoint BIOFIN, le pays a déjà réalisé son Analyse des politiques et des institutions (API), entrepris l'Analyse des Dépenses de la Biodiversité et l’évaluation des coûts de sa Stratégie et Plan d’action nationaux pour la biodiversité (SPANB). Ceci a permis de lancer les travaux sur un Fonds fiduciaire pour la biodiversité et d’accompagner le renforcement de son cadre juridique grâce à une nouvelle loi sur la biodiversité et à plusieurs réformes financières.

Le Maroc s’appuie sur les résultats de son Analyse des Politiques et des Institutions (API) et de son Analyse des dépenses en faveur de la biodiversité (ADB) pour identifier des solutions de financement précoces tout en élaborant son Plan national de financement de la biodiversité. Le pays explore également des approches innovantes pour mobiliser le secteur privé à travers les cadres de divulgation financière liés à la nature et les taxonomies de la finance durable.

Malgré des contextes différents, leurs expériences mettent en évidence plusieurs enseignements qui dépassent largement leurs frontières nationales.

Première leçon : le financement de la biodiversité commence par les partenariats, avant même les investissements

Un message est revenu tout au long des échanges : le financement de la biodiversité ne consiste pas uniquement à trouver davantage de ressources financières. Il s’agit avant tout de réunir les institutions capables d’orienter ces ressources vers la nature.

Dans les trois pays, les intervenants ont souligné l’importance d’impliquer dès le départ les ministères des Finances aux côtés des ministères de l’Environnement. Ils ont également insisté sur le rôle essentiel des collectivités locales, du secteur privé, des institutions financières, de la société civile et des partenaires techniques et financiers.

L’expérience de Madagascar montre que les solutions sont plus efficaces lorsque les acteurs de l’environnement et des finances travaillent ensemble dès le début. Le Sénégal a également rappelé que la coordination interministérielle et intersectorielle constitue une condition indispensable pour transformer les priorités nationales en investissements concrets.

BIOFIN offre ainsi bien plus qu’une méthodologie : l’initiative crée une plateforme où des acteurs qui collaborent rarement peuvent concevoir ensemble des solutions de financement.

Deuxième leçon : de meilleures données permettent de meilleures décisions

Les intervenants ont également insisté sur l’importance de disposer de données solides.

Les analyses réalisées dans le cadre de BIOFIN – notamment l’ Analyse des politiques et des institutions (API), l’ Analyse des dépenses en faveur de la biodiversité (ADB) et l’Évaluation des besoins financiers (EBF) – permettent aux gouvernements de comprendre où se situent les dépenses actuelles, quelles sont les lacunes de financement et quelles solutions présentent le plus fort potentiel.

Madagascar a souligné l’importance d’actualiser régulièrement ces analyses afin de refléter l’évolution des investissements et des priorités nationales. Des données fiables permettent d’orienter les décisions publiques et d’ajuster les stratégies de financement au fil du temps.

Pour les pays ayant rejoint BIOFIN plus récemment, comme le Sénégal et le Maroc, ces analyses servent déjà à identifier des instruments financiers prioritaires et à orienter l’élaboration de leurs plans nationaux de financement de la biodiversité.

Troisième leçon : la biodiversité est un actif économique

L’un des messages les plus forts de cette discussion est la nécessité de changer notre perception de la biodiversité.

Trop souvent, celle-ci est considérée uniquement comme une question environnementale. Les intervenants ont rappelé qu’elle constitue avant tout un actif économique essentiel qui soutient l’agriculture, la pêche, le tourisme, les ressources en eau et de nombreux autres secteurs.

Les analyses réalisées au Maroc montrent la contribution majeure de la biodiversité à l’économie nationale, tandis que le Sénégal a rappelé qu’investir aujourd’hui dans la biodiversité permet d’éviter des coûts économiques bien plus importants demain.

Pour les ministères des Finances comme pour les institutions financières, la conservation de la biodiversité ne doit donc pas être perçue comme une dépense supplémentaire, mais comme un investissement stratégique garantissant la résilience économique et réduisant les coûts futurs.

Changer cette perception – passer d’une logique de dépense environnementale à une logique d’investissement économique – constitue une étape essentielle pour mobiliser davantage de financements.

Quatrième leçon : financer la nature ne consiste pas uniquement à mobiliser de nouvelles ressources

Augmenter les financements consacrés à la biodiversité demeure indispensable. Toutefois, les échanges ont montré qu’une autre opportunité est tout aussi importante : améliorer l’utilisation des ressources existantes.

Les intervenants ont notamment évoqué la réforme des subventions néfastes pour l’environnement, l’amélioration de l’efficacité des dépenses publiques et la réorientation des investissements vers des activités favorables à la biodiversité.

Le Sénégal a souligné que de nombreuses opportunités existent déjà grâce au réalignement des dépenses publiques, aux fonds fiduciaires pour la biodiversité et au renforcement des politiques publiques. Le Maroc a également insisté sur la nécessité de développer des mécanismes générant simultanément des bénéfices environnementaux, sociaux et économiques.

Autrement dit, une part importante des ressources nécessaires peut être mobilisée simplement en utilisant plus efficacement les financements existants.

Cinquième leçon : le secteur privé doit faire partie de la solution

Les financements publics, à eux seuls, ne permettront pas de combler le déficit mondial de financement de la biodiversité.

Les trois pays reconnaissent que la mobilisation du secteur privé sera déterminante dans les années à venir.

Le Maroc explore actuellement les cadres de divulgation financière liés à la nature et les taxonomies de la biodiversité afin d’orienter davantage d’investissements privés vers des activités durables. Madagascar partage son expérience dans l’évaluation de l’état de préparation du secteur privé à publier des informations liées aux risques pour la nature, tandis que le Sénégal souligne l’importance de présenter la biodiversité dans un langage économique susceptible de convaincre les entreprises et les investisseurs.

Les échanges rappellent une réalité simple : les entreprises dépendent elles aussi d’écosystèmes en bonne santé, et la protection de la biodiversité devient progressivement un enjeu de compétitivité et de résilience économique.

Des défis communs demeurent

Malgré les progrès réalisés, les intervenants ont reconnu que plusieurs défis persistent.

L’implication des ministères des Finances demeure encore limitée dans de nombreux pays, où la biodiversité est souvent perçue comme une question strictement environnementale. Le manque de coordination institutionnelle, l’absence d’évaluation économique du capital naturel, les difficultés d’accès aux données du secteur privé ainsi que la faible sensibilisation continuent de freiner les progrès.

Tous ont insisté sur le fait que ces défis ne pourront être surmontés qu’à travers un dialogue permanent, des données solides et une meilleure communication sur la valeur économique de la nature.

Passer de la planification à la mise en œuvre

Si les trois pays se situent à différents stades de leur parcours, ils avancent tous dans la même direction.

Madagascar poursuit la mise en œuvre de plusieurs solutions de financement, notamment dans le domaine de l’économie bleue.

Le Sénégal construit progressivement les bases institutionnelles nécessaires grâce à son Fonds fiduciaire pour la biodiversité, à sa future loi sur la biodiversité, à l’évaluation des coûts de la SPANB et à plusieurs réformes financières, tout en préparant un portefeuille de projets susceptibles d’être financés.

Le Maroc poursuit l’élaboration de son Plan national de financement de la biodiversité tout en développant des solutions de financement précoces et des mécanismes innovants destinés à mobiliser le secteur privé.

Ensemble, ces expériences démontrent que le financement de la biodiversité est désormais entré dans une phase de mise en œuvre concrète.

Cap sur la COP17

À l’approche de la dix-septième Conférence des Parties à la Convention sur la diversité biologique (COP17), le financement de la biodiversité s’impose comme l’un des enjeux majeurs des négociations internationales.

Les intervenants espèrent que cette conférence permettra de renforcer les engagements politiques, d'accroître les financements en faveur de la nature, de faciliter l’accès aux ressources financières et de mieux articuler les financements climat et biodiversité. Ils ont également souligné la nécessité d’accélérer les réformes permettant de réorienter les subventions néfastes vers des investissements favorables à la nature.

En définitive, cette discussion montre que le financement de la biodiversité ne consiste plus seulement à identifier des déficits de financement. Il s’agit désormais de renforcer les institutions, d’impliquer les ministères des Finances et le secteur privé, d’améliorer l’efficacité des dépenses publiques et de transformer les engagements nationaux en solutions concrètes et finançables.

Madagascar, le Sénégal et le Maroc empruntent chacun une voie différente, mais démontrent ensemble qu’une nouvelle étape est franchie : celle du passage de la planification à l’action.

Regardez l’intégralité de la conversation avec les experts BIOFIN de Madagascar, du Sénégal et du Maroc pour découvrir pleinement leurs points de vue et leurs expériences.